Marine Le Pen à l’Élysée

Marine Le Pen à l’Élysée

Ce qui suit n’est pas une prédiction, encore moins un jugement de valeur. C’est une lecture institutionnelle : ce qu’un président RN pourrait tenter d’abord, d’après le programme connu, et ce que la Constitution, l’UE, le Conseil constitutionnel et le rapport de forces lui permettraient réellement.

 

Le calendrier réel compte. En 2027, si Marine Le Pen est élue en mai, les législatives suivent en juin. Les « 100 premiers jours » se jouent donc après ces législatives.


Ce qu’elle voudrait faire en premier (selon le programme RN)

Les priorités habituelles, dans l’ordre politique plus que budgétaire :

  1. Immigration et frontières : référendum, fin du regroupement familial automatique, asile traité hors de France, expulsion des clandestins et des étrangers délinquants, priorité nationale pour aides / logement social / emploi public, restriction forte des flux légaux.
  2. Pouvoir d’achat visible : baisse de TVA sur l’énergie et des produits de première nécessité ; exonération de charges sur une hausse de salaires jusqu’à 10 % (jusqu’à 3 SMIC).
  3. Sécurité : policiers/gendarmes supplémentaires, peines plus dures, places de prison.
  4. Souveraineté : moins de contribution à l’UE, frein aux normes « vertes » jugées pénalisantes pour l’industrie, préférence pour les entreprises françaises dans la commande publique.
  5. Retraites : plutôt 62 ans, 60 ans pour les carrières longues (commencées avant 20 ans). Mesure coûteuse, donc probablement pas la toute première si la dette reste sous pression.

Le financement annoncé par le RN repose surtout sur : économies liées à l’immigration, fraude, baisse de la contribution à l’UE, croissance. Les chiffrages indépendants contestent souvent le montant de ces économies.

Deux verrous juridiques reviennent sans cesse :

  • la priorité nationale bute sur le principe d’égalité (Constitution + conventions européennes) ;
  • beaucoup de mesures migratoires demandent une révision constitutionnelle ou un référendum.

Scénario 1 : elle a la majorité à l’Assemblée

C’est le seul cas où le programme peut vraiment démarrer.

Semaines 1 à 4

  • Nomination d’un Premier ministre RN (souvent Bardella dans les hypothèses du parti) et d’un gouvernement resserré : Intérieur, Justice, Budget, Industrie, Europe.
  • Discours de politique générale : immigration, pouvoir d’achat, « reprise du contrôle ».
  • Circulaires aux préfets : accélérer OQTF, contrôles, éloignements. C’est du pouvoir réglementaire, donc possible sans nouvelle loi, dans les limites du droit actuel.
  • Nominations : préfets, directeurs d’administration centrale, ambassadeurs. Le président peut changer les têtes, pas transformer l’administration en 15 jours.
  • Préparation d’un référendum sur l’immigration (article 11), présenté comme le moyen de contourner l’Assemblée… alors qu’avec une majorité, le vrai but est plutôt de légitimer une révision constitutionnelle face au Conseil constitutionnel et à l’opposition.

Mois 1 à 6

Textes votables avec une majorité :

  • loi immigration / asile / nationalité (droit du sol, regroupement, aides) ;
  • budget : baisse de TVA ciblée, début de « préférence » dans les marchés publics, crédits police-justice-prisons ;
  • éventuellement amnistie ou assouplissement de la réforme des retraites pour les carrières longues.

Le 49.3 serait peu nécessaire si la majorité est absolue. Le Sénat, s’il reste à droite classique, pourrait amender plutôt que tout bloquer.

Ce qui resterait très difficile même avec la majorité

  • Baisser vite le coût du travail et la dette en même temps que l’on baisse la TVA et que l’on assouplit les retraites. Les deux premières années coûtent cher.
  • Réduire fortement le nombre de fonctionnaires. Une loi de programmation est possible ; les suppressions massives se heurtent au statut, aux syndicats et au temps.
  • L’Europe. On ne « sort » pas de Schengen, de la politique commerciale ou des règles budgétaires par décret. On peut les défier, les ralentir, chercher des alliés (Italie, éventuellement d’autres). Une guerre ouverte avec Bruxelles dès l’été 2027 ferait monter les taux d’intérêt sur la dette française.
  • L’administration. On change les préfets et quelques directeurs. On ne retourne pas 2,5 millions d’agents publics en six mois.
  • Le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État censureraient ou limiteraient la priorité nationale brute, certaines expulsions automatiques, éventuellement le référendum s’il sort du cadre de l’article 11.

Résultat probable avec majorité : un choc symbolique et sécuritaire-migratoire assez rapide ; un choc fiscal de pouvoir d’achat dès le premier budget ; une transformation économique et administrative beaucoup plus lente que le discours de campagne.


Scénario 2 : elle n’a pas la majorité

C’est le cas le plus plausible si le pays reste coupé en trois blocs.

Deux sous-cas :

2a. Cohabitation vraie

L’Assemblée impose un Premier ministre d’un autre camp. Le président garde :

  • la défense, une partie des affaires étrangères ;
  • la dissolution (une fois par an) ;
  • le refus de signer certaines ordonnances ;
  • le discours, les voyages, le référendum (encadré).

Il ne gouverne plus l’économie, le budget, l’école, le travail, une grande partie de l’intérieur au quotidien. Son programme intérieur est alors surtout de la communication et du blocage.

2b. Gouvernement RN minoritaire

Plus probable politiquement : elle nomme quand même un Premier ministre RN, comme depuis 2022 on a vu des gouvernements sans majorité absolue.

Là, les premières « décisions » seraient surtout :

  • des décrets et circulaires (éloignements, organisation de la police aux frontières, priorités d’enquête) ;
  • des nominations ;
  • un référendum pour tenter de débloquer l’immigration par-dessus l’Assemblée ;
  • un budget passé au 49.3, avec risque immédiat de censure.

Sans majorité, presque tout le dur du programme est hors d’atteinte :

  • priorité nationale législative ;
  • fin du droit du sol ;
  • baisse massive de TVA ;
  • réforme des retraites ;
  • baisse structurelle des impôts de production ;
  • réduction du nombre de fonctionnaires.

L’opposition de gauche, une partie du centre et parfois LR refuseraient de voter ces textes. Les syndicats et une partie de l’administration ralentiraient l’exécution. La rue et les recours juridictionnels pèseraient dès l’été.

Le président pourrait alors dissoudre (après un an, ou tout de suite après l’élection selon le calendrier). C’est l’arme principale. Si la dissolution échoue, le quinquennat devient un conflit permanent.


Face aux problèmes que vous citez : ce qui est réaliste

ProblèmeAvec majoritéSans majorité
ImmigrationLois + circulaires + référendum possibles dès 2027-2028, sous contrôle du jugeSurtout circulaires et discours ; le fond reste bloqué
TVA / pouvoir d’achatOui, dans le premier budget, au prix du déficitTrès difficile sans alliance
Coût du travailExonération ciblée possible ; baisse durable peu probable tout de suiteQuasi impossible
DetteTension forte : les mesures « cadeaux » arrivent avant les économiesLe marché et Bruxelles limiteraient encore plus
IndustrieCommande publique, énergie, normes : leviers lentsPresque rien de structurel
Fonctionnaires / administrationNominations + éventuellement gel des effectifsGel limité, pas de réforme du statut
EuropeRapport de force, pas de sortieLe président peut gêner, pas recoudre les traités
Syndicats / gaucheConflit social probable dès les lois immigration et budgetConflit + impuissance législative
 
 

Le nœud réel

Le programme RN est construit pour un président + une Assemblée.
Sans les deux, la France de 2027 ressemblerait à 2024-2026 : un chef de l’État fort en parole, faible en lois.

Même avec la majorité, les trois collisions immédiates seraient :

  1. l’argent (TVA + retraites vs dette et taux) ;
  2. le droit (Constitution, UE, CEDH) ;
  3. la machine (administration, collectivités, syndicats).

Les premières décisions vraiment à sa main, dans les deux scénarios, seraient donc moins « transformer la France en 100 jours » que : nommer, donner des instructions aux préfets, préparer un référendum, et tester si l’Assemblée le suit sur l’immigration et le budget.

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